Duel pour le contrôle d'une grande puissance
• L'élection à la tête de l'UEFA oppose, ce vendredi à Düsseldorf, Lennart Johansson et Michel Platini. En attendant le verdict, l'instance faîtière du football européen n'a jamais paru si forte.
Simon Meier, Vendredi 26 janvier 2007
UEFA. Quatre majuscules pour une grande instance. Une sacrée nébuleuse, aussi. Où, sous couvert d'amour du jeu, on cause souvent pouvoir et gros sous. L'Union des associations européennes de football ne cesse de clamer son caractère «social et non lucratif». Depuis le siège de Nyon, on abat les cartes transparence et générosité: les comptes, accessibles à tout un chacun sur Internet (
http://www.uefa.com), permettent d'apprendre comment les recettes générées durant l'exercice 2004/05 (1,15 milliard de francs) ont été reversées aux diverses familles de la balle. Bref, en surface, on observe un monde fertile, équitable et heureux. Alors que les 52 fédérations nationales affiliées à l'UEFA s'apprêtent, ce vendredi à Düsseldorf, à réélire le président sortant Lennart Johansson, ou à lancer dans le bain son concurrent Michel Platini (lire ci-dessous), creusons un peu...
Association à but non lucratif. La formule stimule les zygomatiques de beaucoup. Freddy Rumo, ancien vice-président de la maison, battu lors de l'élection de 1990 par... Johansson, éclate de rire: «Franchement, quelle est la différence entre le mode de fonctionnement de l'UEFA et celui d'une grande entreprise?» s'interroge l'avocat chaux-de-fonnier. «Les dirigeants touchent peut-être moins de dividendes mais cela ne les empêche pas de bénéficier de larges indemnités, de descendre dans des cinq étoiles et de voler en business. Ce n'est pas un hasard s'il y a autant de gens qui attendent au portillon du comité exécutif ou des autres divisions.»
L'UEFA, ses 15 commissions et ses 22 panels représentent un poids politique et économique considérable. L'herbe n'a jamais semblé aussi verte. Le plus beau bébé du président Johansson, la Ligue des champions, a généré près de 8 milliards de francs depuis sa création en 1992, dont quelque 950 millions pour l'édition 2005/06. «C'est grâce à cette compétition que l'UEFA a acquis sa position de leader», explique le Britannique Keith Cooper, ancien traducteur, chef de presse et coordinateur du 50e anniversaire. «Avec l'explosion des droits TV, l'aspect financier est devenu prioritaire. C'est dommage, mais c'est la réalité. Ça influence totalement la manière de gérer la maison.»
L'UEFA, qui ne comptait qu'une dizaine d'employés à la fin des années 70, s'est muée en mastodonte. Depuis la faillite d'ISL en 2001, qui fut le premier groupe mondial de marketing sportif, elle détient elle-même les droits d'exploitation de l'Euro, tournoi quadriennal entre équipes nationales. Peu à peu, les dirigeants du foot ont appris à gérer les profits sans aide extérieure. «Cette évolution est logique», reprend Keith Cooper. «Lorsque les compétences n'existaient pas, il fallait des intermédiaires entre le foot et le business. Maintenant que l'UEFA a gagné en expérience, pourquoi partagerait-elle le gâteau avec une société extérieure? Une partie de l'argent est réellement réinjectée dans la formation et les milieux défavorisés. Ensuite, le fait que les clubs et les stars empochent la part la plus importante ne me choque pas. Cela se passe exactement comme au cinéma.»
Unique contrepoids de la Fédération internationale de football (FIFA), l'UEFA a l'avantage de profiter avec la Ligue des champions d'une compétition majeure chaque année - contre un Mondial tous les quatre ans. «Elle possède la grande chance d'être en relation directe et permanente avec les grands clubs européens, où évoluent les meilleurs joueurs du monde et par où transite la plus grande partie de l'argent», note Michel Zen-Ruffinen, ancien secrétaire général de la FIFA, dont il a été expulsé en 2002 après avoir accusé le patron Sepp Blatter, entre autres méfaits, de gestion déloyale et de corruption active. «L'UEFA est de loin la confédération la plus influente de la FIFA. Cette dernière ne peut passer outre, personne n'ose prendre le risque de s'y opposer», ajoute le juriste valaisan, avant de souligner une anomalie: «Une organisation qui génère et gère des sommes aussi faramineuses devrait avoir un statut juridique autre que celui de simple association. Il existe un système de contrôle interne, mais cela n'est pas suffisant. Il faudrait créer une entité ad hoc.»
Lennart Johansson et Michel Platini ne sont pas de cet avis. En chœur, ils plaident au contraire pour maintenir une certaine indépendance du football envers la justice civile: «Mieux vaut réunir toutes les familles du foot et régler nos problèmes autour d'une table plutôt que de finir devant les tribunaux comme avec l'affaire Bosman en 1995 (ndlr: le joueur belge avait révolutionné le système des transferts en s'appuyant sur la libre circulation des travailleurs au sein de l'UE)», nous déclarait récemment le Français.
Dans un premier temps, sa candidature à la mode Robin des Bois - prendre aux riches pour distribuer aux pauvres - a fait frissonner l'establishment. Depuis, l'ancien roi du coup franc a mis de l'eau dans son vin et adapté son discours à certaines sensibilités du milieu. Un milieu qui, selon Michel Zen-Ruffinen, va bouger: «Il existe une tendance très claire au niveau des fédérations nationales. Les gens qui arrivent sont souvent issus du monde du football. Ce sont des anciens joueurs et non des administrateurs. Ils intégreront les conseils exécutifs de l'UEFA et de la FIFA. Qu'il s'applique vendredi ou dans quatre ans (ndlr: lors de la prochaine élection), le mouvement est en marche.»
Grandes manœuvres et petits coups bas
Avant un vote aussi indécis, tous les moyens sont bons pour faire pencher la balance.
Simon Meier
Le challenger Michel Platini se sera démené jusqu'au bout, cherchant à «convaincre encore» dans les salons du Hilton de Düsseldorf. Tenant du titre, Lennart Johansson a, quant à lui et selon l'AFP, passé le plus clair de son jeudi cloîtré dans sa suite. Cela dit, il peut se passer bien des choses entre quatre murs... «Durant le sprint final, lorsque tout le monde se trouve au même endroit, chaque réunion peut s'avérer décisive», explique Michel Zen-Ruffinen. Sous le couvert de l'anonymat, un ancien haut responsable va plus loin: «Les dernières heures donnent lieu à une terrible lutte d'influence, où les alliances se font et se défont très vite. Cela ne signifie pas que des enveloppes pleines de dollars circuleront, comme par le passé à la FIFA, mais il y a d'autres monnaies d'échange...» D'autant que, dans la foulée de l'élection présidentielle, six postes laissés vacants au comité exécutif seront attribués entre treize candidats. Largement de quoi pactiser.
«Pas très démocratique»
Souvent présenté comme une opposition de styles entre un vieux dirigeant pragmatique et une ancienne star du ballon un peu bohème, le duel s'avère en fin de compte assez plat sur le plan du contenu. Comme l'ancien numéro 10 des Bleus, le géant suédois (1m92 pour 120 kilos) veut lutter contre le racisme, la violence, le dopage et la corruption - belles initiatives. Quand le premier milite pour entrouvrir la porte de la Ligue des champions aux moins nantis, le second propose, dans le même ordre d'idée, d'élargir l'Euro de 16 à 24 équipes dès l'édition 2012. Enfin tous deux prônent une juste répartition des gains ainsi qu'un rassemblement des différentes familles du football.
Bref, les 52 associations nationales appelées à voter - à bulletin secret, bien entendu - se prononcent davantage sur une personne qu'à propos d'une philosophie. D'autant qu'un président de fédération peut tout à fait donner sa voix selon ses propres affinités et au mépris de la sensibilité générale de ses compatriotes. «Ce genre de vote, où une amitié personnelle peut faire la différence, n'est pas très démocratique», relève Freddy Rumo. «C'est l'expression d'un certain potentat et, de ce point de vue, la longévité de Johansson représente un petit avantage. Parce que moins on bouge, comme lui, moins on se fait d'ennemis. L'UEFA, c'est un sacré ronron, et les gens n'aiment pas être dérangés dans leur confort.»
Michel Platini se rassurera en mettant dans la balance un allié de poids: Sepp Blatter, président de la FIFA. «Si son intention est réellement de faire élire le Français, cela m'étonnerait qu'il soit resté inactif», estime Freddy Rumo. «Avec l'immense influence qui est la sienne, le Suisse fera le nécessaire», ajoute le journaliste anglais Andrew Jennings, auteur de Carton rouge, brûlot contre la FIFA. «Je respecte beaucoup Platini, qui incarne le caractère moral et élégant du jeu. Mais s'il est élu, ce sera une catastrophe pour le football. Parce que comme il baisera la main de Blatter, ce dernier jouira alors des pleins pouvoirs.»
L'UEFA dans les grandes lignes
Le Temps
Date de fondation: 15 juin 1954 à Bâle.
Sièges successifs: Paris (1954-60), Zurich (1960-95), Nyon (dès 1995).
Présidents successifs:Ebbe Schwartz, Danemark (1954-62), Gustav Wiederkehr, Suisse (1962-72), Artemio Franchi, Italie (1972-84), Jacques Georges, France (1984-90), Lennart Johansson, Suède (depuis 1990).
Nombre de fédérations nationales affiliées: 52.
Nombre d'employés: environ 200, sans compter les 97 postes provisoires de la filiale Euro 2008 SA.
Principales missions: promotion, protection et développement du football à tous les niveaux, gestion de toutes les questions relatives au football en Europe.
Statut: l'une des six confédérations continentales réunies au sein de la FIFA, aux côtés de l'AFC (Asie), la CAF (Afrique), la CONCACAF (Amérique du Nord, centrale et Caraïbes), la CSF (Amérique du Sud) et l'OFC (Océanie).
Statut juridique: association à but non lucratif.
Recettes générées lors de l'exercice 2004/2005: 1,15 milliard de francs.
[Le Temps 2007]
"Comment se fait-il que personne ne me comprenne et que tout le monde m'aime"? Albert Einstein